L’illusion méritocratique
- Gamal EL BALLAT

- 21 juin
- 4 min de lecture

Article 5/9
Chronique critique de la modernité organisationnelle
La méritocratie est sans doute l’un des récits les plus puissants de la modernité.Elle promet une société juste parce que hiérarchisée, inégalitaire mais légitime, exigeante mais équitable. Elle affirme que chacun trouve sa place selon son effort, son talent, sa discipline. Elle donne un sens au travail, une justification à la réussite, et une explication aux écarts.
Longtemps, ce récit a tenu.
Il permettait d’accepter les différences de statut, de salaire, de reconnaissance. Il offrait une contrepartie symbolique à l’effort consenti : travailler plus, mieux, plus longtemps devait conduire à une amélioration réelle de sa condition. La méritocratie rendait l’inégalité supportable parce qu’elle la présentait comme temporaire, réversible, ouverte.
Mais, là encore, quelque chose s’est déplacé.
Progressivement, certaines institutions ont cessé de se penser comme redevables.Elles ne se sont plus interrogées sur ce qui fondait leur légitimité, mais ont commencé à la considérer comme acquise. Leur succès n’était plus à expliquer ; il devenait une preuve en soi.
La réussite s’est transformée en argument.
La taille, en gage de justesse.
La durée, en certificat de légitimité.
Ce qui dure serait nécessaire.
Ce qui domine serait méritant.
Ce qui concentre serait légitime.
Dans ce glissement, la méritocratie cesse d’être un principe dynamique pour devenir un mythe de stabilisation. Elle ne sert plus à ouvrir le jeu, mais à le figer. Elle ne stimule plus l’effort ; elle justifie l’ordre existant.
Les organisations les plus puissantes ne sont plus évaluées à l’aune de leurs effets sociaux, humains ou écologiques, mais à celle de leur poids systémique. Leur existence devient une condition de la stabilité générale. Leur chute, un risque collectif.
C’est dans ce contexte qu’apparaît une formule révélatrice : « trop grandes pour échouer ».
Cette expression marque un tournant décisif.
Elle signifie que certaines institutions bénéficient d’un statut d’exception permanent. Elles peuvent se tromper, échouer, abuser, sans en subir pleinement les conséquences. Leur responsabilité est diluée dans leur importance. Leur échec est perçu comme un danger plus grand que leur maintien, même dysfonctionnel.
À partir de là, la méritocratie ne fonctionne plus comme promesse d’équité, mais comme récit de légitimation de l’asymétrie.
Dans un tel système, les règles du jeu ne sont plus les mêmes pour tous.
Certains disposent de marges d’erreur infinies.
D’autres n’ont droit qu’à une seule faute.
Certains bénéficient de mécanismes de protection, de sauvetage, de soutien structurel.D’autres portent seuls le poids de leurs échecs, présentés comme individuels, alors qu’ils sont souvent produits par des contraintes systémiques.
L’effort cesse d’être le critère réel de la réussite.
Il devient un discours adressé à ceux qui restent exposés.
Cette transformation a des effets profonds sur le contrat social implicite.
Car la méritocratie n’était pas seulement un principe d’organisation économique. Elle était un pacte moral. Elle disait : « accepte les règles du jeu, fais des efforts, respecte le cadre, et tu seras reconnu ».
Lorsque ce pacte cesse d’être crédible, la confiance collective s’érode.
Pourquoi s’investir dans un système qui protège certains quels que soient leurs actes, et expose d’autres à la moindre erreur ?
Pourquoi croire à l’équité lorsque l’exception devient la norme ?
Pourquoi consentir à l’effort quand la récompense semble déconnectée de l’engagement réel ?
Peu à peu, un sentiment diffus s’installe : celui d’un jeu faussé.
Les inégalités ne sont plus perçues comme le résultat d’un mérite différencié, mais comme l’effet d’un accès inégal aux protections, aux réseaux, aux ressources symboliques et matérielles. La réussite apparaît moins comme un accomplissement que comme une position acquise.
Dans ce contexte, la méritocratie continue pourtant d’être invoquée.
Elle demeure omniprésente dans les discours.
Elle sert à expliquer les écarts, à individualiser les échecs, à responsabiliser ceux qui chutent.
Mais elle ne fonctionne plus comme principe réel de régulation.
Ce décalage entre le discours et la réalité produit une violence particulière.
Celui qui échoue intériorise sa responsabilité.
Il doute de sa valeur, de ses compétences, de sa légitimité.
Celui qui réussit, à l’inverse, tend à naturaliser sa position.
Il se sent méritant, parfois même moralement supérieur.
Le système, lui, échappe à toute remise en question.
La concentration du pouvoir et de la richesse accentue encore ce phénomène.
À mesure que les décisions se centralisent, que les capitaux se polarisent et que les leviers d’influence se réduisent à quelques acteurs, l’espace réel de la méritocratie se rétrécit. Les trajectoires deviennent moins ouvertes, moins mobiles, plus dépendantes de l’accès initial aux ressources.
La réussite n’est plus seulement une affaire d’effort, mais de position.
Dans cette configuration, la méritocratie cesse d’être un moteur d’émancipation pour devenir un outil de légitimation de l’ordre établi. Elle explique pourquoi certains sont en haut et d’autres en bas, sans jamais interroger les structures qui produisent cette répartition.
Elle transforme des déséquilibres systémiques en destins individuels.
Elle masque les mécanismes de reproduction sous le langage de la responsabilité personnelle.
Ce renversement a une conséquence majeure : il rompt le lien entre justice et reconnaissance.
Lorsque les positions ne reflètent plus l’effort réel, la reconnaissance devient arbitraire. Elle dépend moins de la contribution que de la conformité aux normes dominantes, de la capacité à se maintenir dans le jeu, ou à en maîtriser les codes implicites.
Le sentiment d’injustice ne naît pas tant de l’inégalité que de son opacité.
À mesure que cette opacité s’installe, la société se fragmente.
Les gagnants se protègent.
Les perdants se sentent abandonnés.
Les classes intermédiaires s’inquiètent.
La méritocratie, qui devait créer de la cohésion, devient un facteur de désagrégation.
Il ne s’agit pas ici de nier la valeur de l’effort, du travail ou de l’engagement individuel. Toute société a besoin de reconnaître la contribution de ses membres. Mais lorsque la reconnaissance cesse d’être liée à l’utilité sociale réelle, elle perd sa légitimité morale.
Une société qui confond puissance et mérite finit toujours par produire de la défiance.
Dans ce contexte, la question n’est pas de savoir si la méritocratie est un idéal souhaitable.Elle peut l’être.
La véritable question est de savoir si elle fonctionne encore, ou si elle n’est plus qu’un récit mobilisé pour maintenir un ordre devenu inéquitable.
Car lorsqu’une exception devient permanente, l’équité cesse d’être un principe.Elle devient une fiction.
La question qui s’impose alors, sans colère mais avec gravité, est celle-ci :
Quand l’exception devient la règle, que reste-t-il de l’équité ?

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