: La verticalité du pouvoir : archéologie d'une évidence Article: La verticalité du pouvoir : archéologie d'une évidence
- Gamal EL BALLAT

- 24 févr.
- 2 min de lecture
Dernière mise à jour : 27 févr.

La verticalité du pouvoir, bien avant de structurer l'entreprise moderne, plonge ses racines dans des formes anciennes d'organisation où l'autorité se concevait comme l'émanation d'un ordre supérieur. Qu'il s'agisse du roi de droit divin dans l'Europe médiévale, des souverains absolus, des figures impériales romaines ou chinoises, mais aussi du calife dans certaines traditions islamiques, des imams comme guides de la communauté, ou encore des clergés hiérarchisés du bouddhisme institutionnalisé (comme au Tibet avec le Dalaï-Lama), tous participent d'une même grammaire symbolique. Dans ce cadre, gouverner ne signifiait pas seulement administrer, mais incarner une légitimé qui transcendait la simple organisation pratique du collectif pour toucher au sacré ou à l'ordre cosmique.
Dans ces configurations prémodernes, le pouvoir ne relevait pas uniquement d'une capacité technique à gérer les hommes et les ressources. Il s'inscrivait profondément dans une cosmologie, un récit partagé du monde où la hiérarchie sociale se confondait avec l'ordre naturel ou divin. L'obéissance prenait alors une signification particulière : elle n'était pas simple conformité à une règle arbitraire, mais reconnaissance d'un principe réputé transcendant, participation à un ordre protecteur contre le chaos. La structure pyramidale apparaissait comme allant de soi, presque indiscutable, parce qu'adossée à des fondements sacrés ou à une tradition immémoriale qui la rendaient légitime aux yeux de tous, gouvernants comme gouvernés.
La modernité, en sécularisant progressivement les sources de la légitimité, n'a pas pour autant aboli cette architecture verticale ; elle l'a plutôt requalifiée en profondeur. Aux justifications théologiques ou dynastiques ont succédé celles de la rationalité instrumentale, de l'expertise technique, de la compétence managériale et de l'efficacité économique. Le chef n'est plus l'oint du Seigneur, mais celui qui sait, qui prévoit et qui organise la performance. Pourtant, la persistance et même la résilience des formes verticales dans les organisations contemporaines suggèrent moins une rupture radicale qu'une continuité transformée, une adaptation séculière d'un modèle anthropologiquement familier. Les entreprises, les administrations ou les partis politiques reproduisent souvent, parfois à leur insu, des schémas hérités de ces longues généalogies du pouvoir – non par mimétisme conscient, mais parce que ces modèles, profondément sédimentés dans les imaginaires sociaux et nos attentes implicites, conservent une puissance d'évidence.
Souligner ces filiations lointaines ne revient ni à idéaliser naïvement un passé révolu, ni à condamner mécaniquement toute forme de hiérarchie comme intrinsèquement aliénante. Cela invite plutôt à une archéologie critique de nos propres évidences : interroger les croyances, souvent invisibles, qui continuent de rendre le pouvoir acceptable et légitime à nos yeux. Car toute organisation, qu'elle soit ancienne ou moderne, repose sur une adhésion implicite qu'il importe d'expliciter. Pourquoi reconnaît-on une autorité ? Au nom de quoi consent-on à un ordre collectif ? Et comment préserver, au sein même des nécessités de la coordination et de la décision, la pluralité des voix, des expériences et des perspectives ? C'est précisément dans cet espace de questionnement, dans cette vigilance critique, que se joue la possibilité d'un pouvoir moins aveugle à lui-même, plus lucide sur ses propres fondements, et peut-être ainsi plus "habitable" – c'est-à-dire plus ouvert à la délibération, à la contestation légitime et à l'égale dignité de ceux qui s'y trouvent engagés.



Commentaires