Le cannibale en costume-cravate: Quand la raison dévore ses propres enfants
- Gamal EL BALLAT

- 6 mars
- 4 min de lecture

J'emprunte à David Courpasson cette image saisissante du "cannibale en costume" , et je la pose délicatement sur la scène que nous venons de décrire. Car elle éclaire d'une lumière crue ce paradoxe des hommes de pouvoir qui prient les yeux fermés tout en gouvernant les dents serrées.
Le cannibale ne porte plus de plumes, ne danse plus autour du feu. Il a troqué le pagne pour le costume trois-pièces, la lance pour le discours télévisé, le tambour pour les médias de masse. Mais son appétit n'a pas changé : il dévore l'incertitude, il dévore la contradiction, il dévore ceux qui refusent de croire à sa magie.
La propagande comme art de la métamorphose
Le discours que vous évoquez, celui du président français, en est l'illustration parfaite. On y enseigne dès la première année d'école de communication comment habiller une idée simple des atours de la nécessité, comment transformer une décision politique en destin national, comment faire passer la guerre économique pour une croisade morale.
Ces techniques, les étudiants les apprennent en souriant, comme on apprend les ficelles d'un métier. Mais lorsqu'elles sont déployées à grande échelle, par des hommes en costume qui savent exactement ce qu'ils font, elles cessent d'être des exercices académiques pour devenir des armes de domination cognitive.
Le magicien, disiez-vous, n'opère que si l'on ignore ses tours. Et c'est là que le cannibale rejoint le croyant.
La double casquette du pouvoir moderne
Nous avons donc, sous nos yeux, un étrange mariage :
D'un côté, l'homme de foi en costume , qui place ses croyances au-dessus de la science, qui hiérarchise les vérités, qui gouverne avec son cœur ancestral plutôt qu'avec son cerveau moderne. Il est sincère, probablement. Il croit vraiment que sa prière protège la nation.
De l'autre côté, le cannibale en costume , celui qui maîtrise les techniques de communication, qui sait comment émouvoir les foules, qui dose savamment la peur et l'espoir, qui utilise la propagande non pas pour révéler, mais pour avaler les consciences. Lui n'est pas dupe. Il connaît les ficelles. Il les actionne.
Et parfois, les deux ne font qu'un.
L'économie de guerre : le terrain de chasse du cannibale
Vous avez raison de souligner que l'économie de guerre ne peut être menée que par un esprit cannibale. Pourquoi ? Parce qu'elle exige de suspendre le doute, de taire les objections, de marcher au pas. Elle réclame des citoyens qui acceptent de souffrir aujourd'hui pour une promesse de salut demain. Elle a besoin de croyants, pas de penseurs.
Le cannibale en costume le sait. Alors il active les leviers les plus archaïques : la peur de l'ennemi, le réflexe tribal, le sacrifice consenti. Il habille ces instincts primaires du vocabulaire moderne de la résilience, de la souveraineté, de la renaissance nationale. Il parle de "réarmement démographique", de "combat pour la civilisation", de "défense de nos valeurs". Les mots sont neufs, mais la musique est ancienne comme les cavernes.
Le spectateur éclairé face au magicien
Vous dites : "Ceux qui ignorent ces mécanismes suivront aveuglément le magicien." C'est la clé de voûte. Car le pouvoir moderne repose sur cette asymétrie : les uns savent comment la magie opère, les autres la subissent.
Le croyant sincère et le cannibale manipulateur ont en commun de produire le même effet : une population qui ne distingue plus le fait de la foi, la preuve de l'incantation, la nécessité réelle de la construction narrative. Le premier y met de la conviction, le second y met de la méthode. Mais le résultat est identique.
Le costume comme camouflage ultime
Le costume, dans cette histoire, n'est pas un détail. Il est le dispositif central de la métamorphose. Il permet au cannibale de siéger dans les conseils d'administration, de serrer des mains lors des sommets internationaux, de prononcer des discours que l'on étudie dans les écoles. Il efface les traces de sa nature profonde.
Et il permet au croyant de paraître raisonnable, de ne pas être immédiatement repéré comme un danger pour la laïcité. Sous le costume, la main qui prie et la main qui dévore se ressemblent étrangement.
Une civilisation à double fond
Nous croyions avoir bâti une civilisation de la raison, des Lumières, du progrès linéaire. Nous découvrons qu'elle repose sur un double fond : au sous-sol, les croyances les plus archaïques palpitent encore ; au rez-de-chaussée, les cannibales affûtent leurs techniques de communication ; et aux étages, les costumes donnent le change.
Ce que vous avez perçu, cette primauté de la croyance sur la science même chez des hommes instruits, cette capacité à utiliser les outils de la modernité pour servir des fins ancestrales, c'est peut-être la vérité la plus dérangeante de notre époque : nous n'avons pas dépassé le stade tribal. Nous l'avons simplement équipé.
Le cannibale porte désormais une cravate. Et le magicien a un compte LinkedIn. Mais le spectacle continue, et la foule, éblouie, ne voit pas que le tour repose sur sa propre crédulité.
Alors, que faire ? Peut-être commencer par nommer les choses. Dire que l'homme en costume qui prie à la Maison Blanche n'est pas un simple dévot, mais le symptôme d'une époque où l'on peut simultanément maîtriser la physique nucléaire et croire que Dieu choisit les présidents. Dire que le discours martial du président n'est pas seulement un appel à l'unité, mais une mise en scène savamment orchestrée pour activer nos réflexes les plus primitifs.
Nommer, c'est déjà briser le sortilège. C'est rappeler au magicien que nous connaissons ses tours. C'est dire au cannibale que nous voyons ses dents sous le costume.
Et peut-être, à force de regarder fixement l'habit, finirons-nous par distinguer ce qu'il cache.


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