L'éternel retour de la 'Asabiyya Anthropologie de la reproduction sociale, des tribus antiques aux organisations modernes
- Gamal EL BALLAT

- 15 févr.
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Dernière mise à jour : 6 mars

Par Gamal El Ballat
Il est des questions qui traversent les siècles sans prendre une ride. Celle de la « primauté de l'appartenance sur la compétence » – pour reprendre la formulation d'un récent échange avec un lecteur – est de celles-là. Pourquoi, dans tant d'institutions, la loyauté au groupe l'emporte-t-elle si souvent sur l'exigence de qualification ? Pourquoi recrute-t-on « les siens » plutôt que « les meilleurs » ? Et surtout : cette tentation est-elle une pathologie contemporaine ou une constante anthropologique ?
Notre hypothèse est que ce phénomène, loin d'être une simple déviance des organisations modernes, s'enracine dans une logique sociale profonde que les penseurs n'ont cessé d'analyser, de la Méditerranée médiévale aux laboratoires de la sociologie contemporaine. En convoquant Ibn Khaldoun, Max Weber, Pierre Bourdieu et quelques autres, nous voudrions esquisser une généalogie de cette « solidarité » qui, sous des formes toujours renouvelées, ne cesse de renaître de ses cendres.
I. HÉRITAGE
Le concept fondateur de la 'Asabiyya
Commençons par un détour par le XIVe siècle. Alors que l'Europe sort à peine du Moyen Âge, un penseur né à Tunis entreprend une œuvre magistrale. Dans sa Muqaddima (les Prolégomènes), Ibn Khaldoun (1332-1406) jette les bases d'une science nouvelle qu'il nomme 'ilm al-umran – littéralement, la science de la civilisation. Et au cœur de cette architecture théorique, un concept central : la 'Asabiyya.
Ce terme, souvent traduit par « esprit de corps » ou « solidarité organique », désigne le lien viscéral qui unit les membres d'un groupe partageant le sang, l'épreuve et le territoire. Pour Ibn Khaldoun, la 'Asabiyya est le moteur de l'histoire. C'est elle qui permet à une tribu de conquérir le pouvoir, de fonder une dynastie et d'établir sa domination. Mais c'est aussi elle qui porte en germe le déclin inévitable : une fois installée au pouvoir, la dynastie s'adoucit, se corrompt au contact du luxe urbain, perd sa cohésion primitive et finit par être renversée par une 'Asabiyya plus jeune et plus rude venue des marges.
Ce cycle – conquête par la cohésion, installation, corruption, puis effondrement – n'est pas sans évoquer certaines trajectoires contemporaines. Combien d'entreprises, combien d'institutions publiques ont-elles connu ce destin ? Portées par un groupe soudé, elles triomphent, puis, peu à peu, l'entre-soi se referme, la cooptation remplace la compétition, et le déclin s'installe, souvent imperceptiblement.
L'audace d'Ibn Khaldoun est d'avoir pensé ce mécanisme de manière laïque : la 'Asabiyya n'est pas un phénomène moral ou religieux, mais une réalité sociale que l'on peut observer, analyser, presque mesurer. C'est cette démarche qui fait de lui, aux yeux de nombreux commentateurs, un précurseur de la sociologie moderne – et notre contemporain par bien des aspects.
II. MYTHE
La méritocratie, une croyance moderne
Si la 'Asabiyya est la règle, comment expliquer que nous soyons si scandalisés lorsqu'elle se manifeste ? Pourquoi l'idée que « le fils du patron » ou « la fille du ministre » bénéficie d'un traitement de faveur nous paraît-elle si intolérable ?
C'est qu'entre-temps, l'Occident moderne a inventé un mythe puissant : celui de la méritocratie. L'idée que les positions sociales doivent être attribuées en fonction des talents et des efforts individuels, non de la naissance ou des relations, est devenue, comme l'a montré l'historien des idées, un des piliers de la légitimité démocratique.
Max Weber (1864-1920), dans ses analyses de la bureaucratie moderne, a donné à ce mythe sa formulation théorique la plus aboutie. Pour lui, la domination « rationnelle-légale » – celle qui caractérise l'État moderne – repose sur des règles impersonnelles, une sélection fondée sur la qualification, et une stricte séparation entre la fonction et la personne qui l'occupe. Le fonctionnaire n'est pas le propriétaire de son poste ; il l'occupe temporairement, au nom de l'institution, et doit rendre des comptes.
Ce modèle wébérien est une conquête historique majeure. Il arrache le pouvoir à l'arbitraire des liens personnels, à la logique patrimoniale où le royaume n'est qu'une extension de la maison du roi. Mais Weber lui-même savait que ce modèle était fragile, constamment menacé par la persistance des solidarités traditionnelles. La bureaucratie idéale est une asymptote : on peut s'en approcher, jamais l'atteindre tout à fait.
Le mythe méritocratique a donc cette double face : d'un côté, il est un idéal régulateur indispensable, sans lequel nos sociétés basculeraient dans le népotisme généralisé ; de l'autre, il est une croyance qui masque la persistance des mécanismes de reproduction qu'il prétend abolir.
III. CROYANCE
Bourdieu et la reproduction sociale
C'est précisément cette face cachée que Pierre Bourdieu (1930-2002) a entrepris de dévoiler. Dans des ouvrages devenus classiques – Les Héritiers (1964), La Reproduction (1970), La Distinction (1979) –, il montre que les institutions modernes, l'école en tête, ne sont pas des vecteurs de méritocratie pure, mais des mécanismes qui légitiment et perpétuent les inégalités existantes.
Comment cela fonctionne-t-il ? Bourdieu élargit la notion de capital héritée de Marx. À côté du capital économique (l'argent, les biens matériels), il identifie un capital culturel (les savoirs, les diplômes, les manières de penser et de se comporter) et un capital social (l'ensemble des relations mobilisables). Ces trois formes de capital circulent, se convertissent, et se transmettent au sein des familles.
L'enfant d'une famille cultivée arrive à l'école avec un « capital culturel incorporé » – une aisance, un vocabulaire, un rapport au savoir – qui sera récompensé par l'institution. L'enfant de milieu populaire, aussi doué soit-il, devra fournir un effort supplémentaire pour acquérir ce qui, chez l'autre, est un héritage naturel. L'école, loin de corriger ces inégalités, les légitime en les transformant en différences de « dons » ou de « mérite ».
Cette analyse éclaire d'un jour nouveau la question de la reproduction au sein des organisations. La 'Asabiyya d'Ibn Khaldoun devient chez Bourdieu le « capital social » – ces réseaux d'anciens élèves, ces relations familiales, ces affinités de classe qui permettent à certains d'accéder à des positions fermées à d'autres. Le mécanisme est le même, seule la forme change : la tribu a laissé place aux grandes écoles, aux cabinets de conseil, aux réseaux d'influence.
Florence Weber, sociologue contemporaine, affine cette analyse en distinguant trois dimensions de la parenté : le lien biologique (le sang), le lien juridique (le nom, l'état civil), et ce qu'elle nomme la « parenté quotidienne » – les liens créés par le partage de la vie de tous les jours, des habitudes, des goûts, des manières d'être. C'est souvent cette parenté-là qui est invoquée pour justifier l'entre-soi : on recrute quelqu'un parce qu'on partage avec lui une même « culture », une même façon de voir le monde, une même « manière d'être » qui est supposée garantir la confiance.
IV. TRAVAIL & ORGANISATIONS
L'ombre du droit et la persistance de l'informel
Dans leur ouvrage Le genre du capital (2020), les sociologues Céline Bessière et Sibylle Gollac poussent plus loin l'investigation. Elles montrent comment les inégalités se fabriquent souvent de manière invisible, par de « petits écarts » entre des principes formellement égalitaires et des pratiques concrètes qui créent des privilèges durables.
Ces arrangements se font parfois « à l'ombre du droit » – par des routines, des connivences, des ajustements informels qui paraissent anodins mais qui, accumulés, produisent des effets de reproduction puissants. Le coup de téléphone du père à un ancien camarade de promotion, le stage « arrangé » pour le fils d'un collègue, la recommandation discrète qui fait pencher la balance : rien de tout cela n'est illégal, et pourtant, c'est par ces micro-mécanismes que se reconstitue sans cesse l'entre-soi.
Cette persistance de l'informel au cœur même des organisations les plus bureaucratisées est un défi pour la pensée. Elle montre que la 'Asabiyya n'est pas un résidu du passé appelé à disparaître, mais une dimension constitutive du lien social, qui se recompose sans cesse sous des formes nouvelles.
L'historien Ernst Kantorowicz, dans son maître-ouvrage Les Deux corps du roi (1957), apporte à cette réflexion une contribution décisive. Il analyse la distinction fondamentale, dans la pensée politique médiévale, entre le « corps naturel » du souverain – mortel, faillible, périssable – et son « corps politique » – immortel, incarnation de la continuité de l'État. Cette distinction, reprise par l'anthropologie politique, permet de comprendre pourquoi la tentation de l'entre-soi est si difficile à combattre : elle confond sans cesse le corps de l'institution avec les corps de ceux qui l'occupent momentanément.
Le dirigeant qui nomme son fils, le haut fonctionnaire qui favorise son ancien condisciple, agissent comme si leur « corps naturel » (leurs liens personnels, leurs affections) pouvait légitimement se substituer au « corps politique » de l'institution qu'ils servent. C'est cette confusion que les garde-fous institutionnels tentent de prévenir – sans jamais y parvenir tout à fait.
V. SYNTHÈSE
La dialectique du groupe et de l'institution
Que retenir de ce parcours à travers les siècles ?
D'abord, que la question posée par notre lecteur n'a rien d'anecdotique. Elle touche à une tension fondamentale qui traverse toute l'histoire des sociétés humaines : la dialectique entre la logique du groupe (la 'Asabiyya, le capital social, la parenté) et celle de l'institution (l'impersonnalité des règles, le mérite, l'intérêt général).
Ensuite, que cette tension est sans doute indépassable. Tous les groupes humains tendent à privilégier leurs membres, à se reproduire à l'identique, à valoriser la loyauté sur la compétence. C'est un trait anthropologique profond, sans doute lié à notre histoire évolutive – et peut-être une condition de la cohésion sociale.
Mais c'est aussi pourquoi les institutions dignes de ce nom sont celles qui résistent à cette tentation. Celles qui, conscientes de cette pente naturelle, mettent en place des garde-fous – concours anonymes, règles de transparence, procédures de contrôle – pour que l'intérêt général l'emporte sur les solidarités particulières. Celles qui, pour reprendre la distinction de Kantorowicz, savent préserver le « corps politique » de l'institution des appétits de ses « corps naturels » passagers.
La question n'est donc pas de savoir s'il existe ou non des mécanismes de reproduction dans nos institutions. Ils existent, ils ont toujours existé, et ils existeront toujours. La question est de savoir comment les sociétés arbitrent entre cette tendance naturelle à l'entre-soi et l'exigence démocratique d'ouverture et de méritocratie.
POUR ALLER PLUS LOIN
Ibn Khaldoun, Prolégomènes (Muqaddima), XIVe siècle. Le texte fondateur, d'une modernité saisissante.
Max Weber, Économie et société (1922). L'analyse classique de la bureaucratie et des formes de domination.
Pierre Bourdieu & Jean-Claude Passeron, Les Héritiers (1964) et La Reproduction (1970). La déconstruction du mythe méritocratique.
Ernst Kantorowicz, Les Deux corps du roi (1957). Une anthropologie politique du pouvoir.
Céline Bessière & Sibylle Gollac, Le genre du capital (2020). Enquête contemporaine sur les mécanismes invisibles de la reproduction.
Florence Weber, Le sang, le nom, le quotidien (2013). Une anthropologie de la parenté contemporaine.
Cet essai a été rédigé à partir d'un échange avec un lecteur de Lectures du Monde, qui s'interrogeait sur la « primauté de l'appartenance sur la compétence » dans certaines institutions. Qu'il en soit ici remercié.
Gamal El Ballat
Docteur en sciences sociales, chercheur et enseignant


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