Le mouvement social a-t-il un sens?
- Gamal EL BALLAT

- 8 mars
- 3 min de lecture

Du féminisme émancipateur à l’aliénation marchande : les impasses d’un pseudo-féminisme
La révolution industrielle, en bouleversant les rapports de production, a simultanément engendré deux forces antagonistes : d’un côté, un capitalisme débridé, exploiteur et invasif ; de l’autre, une pensée critique, le marxisme, qui cherchait à en dévoiler les contradictions. C’est dans ce creuset du XIXe siècle, marqué par l’exploitation massive de la main-d’œuvre féminine dans les usines, qu’ont germé les premières revendications féministes. Ces mouvements historiques luttaient pour des droits fondamentaux – le droit de vote, l’accès à l’éducation, l’égalité salariale – et visaient à arracher les femmes à une condition de mineures perpétuelles. Ils s’inscrivaient dans une dynamique d’émancipation collective.
Pourtant, un glissement s’est opéré. À ce féminisme originel, porteur d’une critique sociale radicale, a succédé, dans les sociétés occidentales libérales, ce que l’on pourrait nommer un « pseudo-féminisme ». Ce courant, qui prétend prolonger la libération des femmes, en a en réalité trahi l’esprit en épousant les logiques du marché. Il ne s’agit plus de transformer la société, mais d’y insérer les femmes à n’importe quel prix, en faisant de leur corps et de leurs désirs des étendards d’une liberté factice. La revendication de disposer de son corps, légitime en soi, est devenue l’alibi d’une marchandisation généralisée : le corps féminin, exposé, sexualisé, commercialisé, est érigé en symbole de l’émancipation, alors qu’il n’est que le nouveau fétiche d’un capitalisme avide de profits.
Ce pseudo-féminisme a ainsi contribué à une profonde reconfiguration des rapports sociaux. La lutte des sexes, attisée par une concurrence généralisée, a remplacé la lutte des classes – mais dans le même esprit de division. La femme n’est plus pensée comme le pilier de la famille ou comme un sujet politique autonome ; elle devient un outil économique, politique et sociétal. Sur le marché du travail, elle est mise en concurrence directe avec les hommes, ce qui exerce une pression à la baisse sur les salaires et favorise le dumping social. Dans l’espace médiatique et culturel, son corps est instrumentalisé pour vendre, séduire, divertir. Dans la sphère intime, les injonctions à la performance et à la « libération » sexuelle masquent souvent de nouvelles formes d’aliénation.
Parallèlement, le capitalisme libéral, dans sa version néolibérale, a perfectionné ses techniques de gestion des individus. Les rapports de subordination, loin de s’atténuer, envahissent désormais tous les interstices de la vie sociale et économique. Le salariat taylorien, fondé sur la hiérarchie et le contrôle, a cédé la place à des formes plus diffuses mais tout aussi contraignantes de mise au travail. Dans ce contexte, certaines catégories de la population, comme les retraités, deviennent problématiques aux yeux des gestionnaires libéraux. Ayant échappé à la logique de subordination directe (ils ne sont plus soumis à un employeur, à des horaires, à une productivité mesurable), ils ne répondent plus aux critères de la société organisée selon le dogme de la performance. Ils sont perçus comme des poids morts, car ils ne peuvent être intégrés dans le cycle de la production et de la consommation immédiate.
Le pseudo-féminisme, en poussant les femmes à investir massivement le marché du travail – souvent dans des conditions précaires – a paradoxalement renforcé cette logique. Il a fait des femmes des sujets économiques à part entière, mais au prix de leur intégration dans des rapports de subordination identiques à ceux des hommes. L’atomisation de la société s’en est trouvée accélérée : chacun est désormais seul face au marché, seul responsable de sa réussite ou de son échec, seul à devoir gérer les injonctions contradictoires à être à la fois performant au travail, désirable, épanoui et disponible. La solidarité collective, qui était au cœur des premiers féminismes, a cédé la place à un individualisme concurrentiel.
Dès lors, le mouvement social a-t-il encore un sens ? Si l’on entend par là une dynamique collective visant à transformer les rapports de pouvoir et à instaurer plus de justice, force est de constater que le pseudo-féminisme, en se faisant le complice objectif du capitalisme, a contribué à le vider de sa substance. Il ne s’agit pas de nier les avancées indéniables obtenues par les luttes féministes, mais de pointer comment certaines de leurs revendications ont été récupérées, détournées et instrumentalisées pour servir un ordre social qui, au final, aliène aussi bien les femmes que les hommes. Repenser le sens du mouvement social, c’est donc réaffirmer la nécessité d’une critique radicale du capitalisme et de ses mécanismes de subordination – y compris lorsqu’ils se parent des oripeaux de la libération. C’est refuser que la liberté des femmes se réduise à leur disponibilité sur le marché, et œuvrer pour une émancipation véritable, qui ne sacrifie ni le corps, ni la dignité, ni la solidarité sur l’autel de la marchandise.


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