L'éthique comme décor
- Gamal EL BALLAT

- 6 juil.
- 4 min de lecture
Article 6/9 – Chronique critique de la modernité organisationnelle
L'éthique n'a sans doute jamais été aussi présente dans les organisations qu'aujourd'hui. Le terme est devenu omniprésent. Il irrigue les rapports annuels, inspire les chartes de valeurs, structure les politiques de responsabilité sociale et façonne les discours institutionnels. Responsabilité, inclusion, bien-être, engagement, durabilité : ces mots composent désormais le vocabulaire ordinaire de la gouvernance contemporaine.
À première vue, cette évolution semble traduire un progrès. Les organisations paraissent reconnaître que leur responsabilité dépasse désormais la seule création de valeur économique. Elles affirment vouloir prendre en compte leurs impacts sociaux, environnementaux et humains. L'éthique apparaît ainsi comme l'un des marqueurs de la modernité managériale.
Pourtant, un paradoxe s'impose.
Au moment même où les discours éthiques se multiplient, le travail semble produire davantage de fatigue, de perte de sens, de désengagement et de souffrance psychique. Les enquêtes sur les risques psychosociaux, la montée du burn-out ou encore l'érosion de la confiance envers les institutions témoignent d'un malaise qui ne cesse de s'étendre.
Comment expliquer qu'une société qui parle autant d'éthique semble parfois produire si peu d'expériences véritablement éthiques ?
Cette contradiction invite à revenir au sens premier du mot.
Chez Aristote, l'éthique n'est jamais un discours. Elle est une manière d'habiter l'action. Elle se manifeste dans les choix concrets, dans les arbitrages, dans la recherche du juste milieu et dans la responsabilité assumée envers autrui. Plus tard, Paul Ricœur la définira comme « la visée d'une vie bonne, avec et pour les autres, dans des institutions justes ». L'éthique n'est donc pas une déclaration ; elle est une pratique.
Or c'est précisément ce statut qui semble aujourd'hui se transformer.
Dans de nombreuses organisations, l'éthique devient un domaine spécialisé. Elle possède ses directions, ses référents, ses indicateurs, ses formations, ses procédures. Elle est administrée comme une fonction parmi d'autres. Cette institutionnalisation n'est pas en elle-même problématique ; elle peut même constituer un progrès. Mais elle devient ambiguë lorsque l'éthique cesse d'imprégner les décisions pour devenir principalement un objet de communication.
Elle se transforme alors en langage.
Les organisations racontent leur vertu autant qu'elles la pratiquent. Elles élaborent des récits où la responsabilité devient un élément d'image autant qu'un principe d'action. Comme l'ont montré Luc Boltanski et Ève Chiapello, le capitalisme contemporain possède une remarquable capacité à intégrer les critiques qui lui sont adressées pour les transformer en nouvelles ressources de légitimation.
L'éthique peut ainsi devenir l'un de ces récits légitimateurs.
Le décalage apparaît alors entre les valeurs proclamées et les pratiques quotidiennes. Respect, autonomie, confiance et bienveillance coexistent parfois avec l'intensification du contrôle, l'accélération des rythmes, la précarisation des emplois ou la multiplication des indicateurs de performance.
Cette contradiction ne provoque pas toujours une rupture visible. Elle agit plus discrètement.
Le salarié est invité à prendre des initiatives tout en étant enfermé dans des procédures rigides. On lui demande d'être créatif tout en réduisant son autonomie. On célèbre son bien-être tout en augmentant continuellement les exigences de productivité.
Peu à peu s'installe une fatigue morale qui dépasse largement le simple stress professionnel.
L'individu n'est plus seulement confronté à une surcharge de travail ; il est placé devant une contradiction permanente entre ce qu'on lui demande de croire et ce qu'il expérimente quotidiennement. Il lui faut adopter un langage auquel son expérience ne lui permet plus d'adhérer pleinement.
Cette forme d'aliénation est particulièrement silencieuse.
Elle ne produit pas nécessairement de révolte. Elle engendre plutôt un retrait intérieur. Les règles sont respectées, les codes maîtrisés, les discours reproduits. Mais la confiance disparaît progressivement. Les individus continuent d'agir sans véritablement croire à ce qu'ils disent.
L'éthique devient alors un décor.
Un décor rassurant, soigneusement entretenu, derrière lequel les mécanismes profonds de décision demeurent inchangés.
Il serait pourtant injuste d'y voir uniquement une stratégie cynique. Beaucoup de dirigeants, de responsables RH ou de managers souhaitent sincèrement agir avec intégrité. Ils élaborent des chartes, développent des dispositifs d'écoute, organisent des formations et mettent en place des espaces de dialogue.
Le problème est ailleurs.
Une éthique qui n'interroge pas les mécanismes de pouvoir reste largement impuissante. Elle peut influencer les comportements individuels, mais elle ne modifie pas les critères de performance, les modes d'évaluation ou les arbitrages stratégiques. Elle agit à la périphérie pendant que le cœur du système demeure inchangé.
On assiste ainsi à l'émergence d'une éthique sans pouvoir.
Cette dissociation normalise progressivement l'écart entre les valeurs affichées et les pratiques effectives. Les contradictions deviennent familières. Les promesses perdent leur portée. Le cynisme ne s'impose pas comme une idéologie, mais comme une forme de protection psychologique face à une réalité devenue difficilement conciliable avec le discours officiel.
Pour les travailleurs, cette tension est profondément déstabilisante.
Ils ne sont plus seulement évalués sur leurs résultats ; ils sont désormais invités à incarner des valeurs. Ils doivent être engagés, responsables, bienveillants et alignés. Pourtant, les conditions concrètes de leur activité rendent souvent impossible cette cohérence attendue.
Le travail cesse alors d'être un espace de réalisation de soi pour devenir un espace de mise en scène de soi.
Comme l'avait déjà montré Hannah Arendt, lorsque les mots se séparent durablement des actes, ils perdent progressivement leur capacité à révéler le réel. Ils deviennent des instruments de gestion plus que des expressions de vérité.
C'est sans doute là le risque majeur.
Une organisation qui se pense éthique parce qu'elle parle abondamment d'éthique peut devenir aveugle à ses propres contradictions. Elle confond l'intention avec la responsabilité, le récit avec la transformation, la communication avec la justice.
L'éthique authentique est pourtant exigeante.
Elle oblige parfois à renoncer à une part de rentabilité. Elle impose de revoir certains objectifs, de redistribuer le pouvoir, d'accepter des temporalités plus lentes et de privilégier la qualité des relations sur la seule efficacité des résultats. Comme le rappelle Alasdair MacIntyre, les vertus ne prennent sens qu'à travers des pratiques qui acceptent les contraintes qu'elles impliquent.
Autrement dit, une organisation ne devient pas éthique parce qu'elle en parle, mais parce qu'elle accepte d'en assumer le coût.
C'est précisément à cet endroit que commence la véritable responsabilité.
Car une éthique sans conséquences n'est plus une éthique : elle devient un élément du décor.
La question demeure alors, simple dans sa formulation mais redoutable dans ses implications :
Une organisation peut-elle réellement se dire vertueuse lorsque ses actes ne prolongent pas les valeurs qu'elle proclame ?





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