Quand la raison nous demande de renoncer : dans l’amour comme au travail

Il arrive que la vie nous place devant une contradiction difficile à résoudre : continuer à désirer ce que la réalité ne nous permet plus de vivre. Nous pensons spontanément à l’amour. Pourtant, cette tension traverse également le monde du travail. Combien de personnes continuent d’aimer un métier qu’elles ne supportent plus d’exercer dans les conditions qui leur sont imposées ? Combien restent attachées à une organisation dont elles ne reconnaissent plus les valeurs ? Combien finissent par renoncer non parce qu’elles ne désirent plus, mais parce qu’elles ne peuvent plus ?
Dans l’amour comme dans le travail, une même question apparaît : que devient l’individu lorsque la raison lui demande d’abandonner ce à quoi il demeure profondément attaché ?
Blaise Pascal écrivait que « le cœur a ses raisons que la raison ne connaît point » (Pensées, 1670). La formule dépasse probablement la seule relation amoureuse. Elle nous rappelle que l’être humain n’agit jamais exclusivement à partir d’un calcul rationnel. Antonio Damasio (1994) montrera d’ailleurs, plusieurs siècles plus tard, que les émotions participent pleinement à nos processus de décision.
Lorsque partir ne signifie pas se détacher
Dans la vie professionnelle, nous retrouvons une contradiction comparable. Une personne peut parfaitement comprendre qu’elle devrait quitter son entreprise tout en demeurant profondément attachée à ce qu’elle y a construit. Car travailler ne consiste pas seulement à échanger du temps contre une rémunération. Le travail participe à la construction de l’identité, à la reconnaissance sociale et au sentiment d’utilité.
Les recherches sur l’identité organisationnelle d’Albert et Whetten (1985) ont montré combien l’organisation peut participer à la définition de ce que ses membres considèrent comme central et durable. Kahn (1990) souligne également que l’engagement professionnel mobilise une partie de soi : physique, cognitive mais aussi émotionnelle.
Voilà pourquoi certaines ruptures professionnelles ressemblent étrangement à des ruptures affectives.
On quitte un bureau, une entreprise, une équipe ou un métier, mais on ne quitte pas instantanément ce que toutes ces années ont déposé en nous.
Quand la raison entre en conflit avec ce qui compte
Leon Festinger (1957) nomme « dissonance cognitive » l’inconfort produit par la coexistence de cognitions contradictoires. Dans le monde professionnel, cette tension peut devenir quotidienne : croire à la qualité du travail tout en étant sommé d’aller toujours plus vite ; défendre des valeurs humaines tout en appliquant des décisions que l’on juge injustes ; vouloir rester fidèle à son métier tout en constatant que son organisation ne permet plus de l’exercer comme on estime devoir le faire.
Christophe Dejours (1998) a précisément montré que la souffrance au travail ne se réduit pas à la pénibilité physique. Elle apparaît également lorsque le sujet ne parvient plus à concilier les exigences de l’organisation avec la représentation qu’il se fait du « travail bien fait ».
La souffrance naît alors de cette distance entre ce que je fais, ce que je voudrais faire et ce que je considère comme juste de faire.
Nous ne quittons jamais complètement ce qui nous a construits
Cette réflexion rejoint curieusement celle de l’amour. Dans les deux cas, la séparation matérielle ne produit pas nécessairement une séparation intérieure.
On peut quitter quelqu’un et continuer à l’aimer.
On peut quitter une entreprise et continuer à se sentir appartenir à une partie de son histoire.
On peut abandonner un métier et continuer à se définir par lui.
Paul Ricœur (1990), à travers la notion d’identité narrative, nous aide à comprendre ce phénomène : nous construisons notre identité en donnant une continuité aux expériences et aux histoires qui composent notre existence. Certaines relations, certaines organisations et certains métiers deviennent ainsi des chapitres que nous ne pouvons simplement arracher du récit parce qu'ils sont terminés.
C’est pourquoi le renoncement mérite peut-être d’être pensé autrement.
Renoncer ne signifie pas nécessairement cesser d’aimer. Pas davantage que démissionner signifie cesser d’appartenir intérieurement à ce que l’on a construit.
Il existe des personnes, des métiers et des organisations qui continuent de nous habiter longtemps après que nous les avons quittés.
La véritable question devient alors moins : comment oublier ce que nous avons perdu ?
Elle pourrait être : comment continuer à construire notre avenir sans devoir effacer ce qui a contribué à faire de nous ce que nous sommes ?
Car dans l’amour comme dans le travail, certaines ruptures mettent fin à une relation sans nécessairement mettre fin à son histoire en nous.
Références
Albert, S., & Whetten, D. A. (1985). Organizational identity. Research in Organizational Behavior, 7, 263–295.
Damasio, A. R. (1994). Descartes’ Error: Emotion, Reason, and the Human Brain. Putnam.
Dejours, C. (1998). Souffrance en France : la banalisation de l’injustice sociale. Seuil.
Festinger, L. (1957). A Theory of Cognitive Dissonance. Stanford University Press.
Kahn, W. A. (1990). Psychological conditions of personal engagement and disengagement at work. Academy of Management Journal, 33(4), 692–724.
Pascal, B. (1670). Pensées.
Ricœur, P. (1990). Soi-même comme un autre. Seuil.




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